1 Iles, écoutez-moi, soyez attentifs, peuples lointains! Yahvé m'a appelé dès le sein maternel, dès les entrailles de ma mère il a prononcé mon nom.
2 Il a fait de ma bouche une épée tranchante, il m'a abrité à l'ombre de sa main; il a fait de moi une flèche acérée, il m'a caché dans son carquois.
3 Il m'a dit : " Tu es mon serviteur, Israël, toi en qui je me glorifierai. "
4 Et moi, j'ai dit : " C'est en vain que j'ai peiné, pour rien, pour du vent j'ai usé mes forces. " Et pourtant mon droit était avec Yahvé et mon salaire avec mon Dieu.
5 Et maintenant Yahvé a parlé, lui qui m'a modelé dès le sein de ma mère pour être son serviteur, pour ramener vers lui Jacob, et qu'Israël lui soit réuni; - je serai glorifié aux yeux de Yahvé, et mon Dieu a été ma force; -
6 il a dit : " C'est trop peu que tu sois pour moi un serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les survivants d'Israël. Je fais de toi la lumière des nations pour que mon salut atteigne aux extrémités de la terre. "
Isaïe
Le Message D'Isaïe Aux Exilés
Au sixième siècle av. J.-C., le peuple d'Israël a connu la terrible épreuve de la déportation : les armées de Nabuchodonosor ont tout détruit sur leur passage et la majorité des survivants a pris le chemin d'un exil qui devait durer cinquante ans.
Pendant toute cette période de souffrance et d'angoisse, les prêtres et les prophètes d'Israël ont uni leurs forces pour soutenir la foi et l'espérance de leurs compagnons d'infortune. Une bonne manière de le faire consistait à convaincre ce peuple qu'il avait encore un rôle à tenir ; ce rôle est exprimé ici par le titre de « serviteur de Dieu ». Il faut savoir que ce titre de serviteur est le plus beau que l'on puisse décerner à quelqu'un dans l'Ancien Testament. Dans un autre passage, le même Isaïe, celui qui prêchait pendant l'Exil dit cette très belle phrase : « Toi, Israël, mon serviteur, toi que j'ai choisi, descendance d'Abraham, mon ami… je t'ai choisi et non pas rejeté, ne crains pas car je suis avec toi, n'aie pas ce regard anxieux, car je suis ton Dieu. » (Is 41, 8… 10).
Dans notre texte d'aujourd'hui, Dieu parle à son serviteur comme il avait parlé à Jérémie le jour où il l'avait appelé. Voici comment Jérémie raconte sa vocation : « La parole du SEIGNEUR s'adressa à moi : Avant de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu ne sortes de son ventre, je t'ai consacré. » (Jr 1, 4-5). Ici, Isaïe dit au nom du groupe des déportés d'Israël : « J'étais encore dans le sein maternel quand le SEIGNEUR m'a appelé ; j'étais encore dans les entrailles de ma mère quand il a prononcé mon nom. » Cela revient à dire que la mission du peuple en exil est une mission de prophète, de porte-parole de Dieu. Et cette parole que le serviteur doit annoncer ne sera peut-être pas toujours facile à dire puisqu'elle ressemble à une épée ou à une flèche : « Il a fait de ma bouche une épée tranchante, il m'a protégé par l'ombre de sa main ; il a fait de moi une flèche acérée, il m'a caché dans son carquois. » On sait bien que les prophètes ont parfois dû faire preuve de courage pour remplir leur rôle de témoins de la volonté de Dieu ! Après de nombreux prophètes de l'Ancien Testament, saint Jean Baptiste en est à son tour un bon exemple !
Et comment le peuple en exil aura-t-il l'occasion d'être prophète ? De deux manières peut-être. Tout simplement d'abord en résistant à la tentation d'idolâtrie : à Babylone, on était plongé dans une société polythéiste ; or ce peuple était le grand vainqueur ! On était tenté de se demander si ses divinités n'étaient pas plus puissantes que le Dieu d'Israël. Certains s'éloignaient donc peut-être de la religion d'Israël. Le petit noyau fidèle, ce qu'on appelait le Reste est donc appelé à ramener spirituellement ses frères vers le Seigneur : « Maintenant, le SEIGNEUR parle, lui qui m'a façonné dès le sein de ma mère pour que je sois son serviteur, que je lui ramène Jacob, que je lui rassemble Israël. »
Israël, Prophète De Dieu
On voit donc que dans ce texte, le mot Israël peut être employé dans deux sens un peu différents : au sens large c'est l'ensemble des déportés qui porte le titre de serviteur de Dieu ; dans un sens plus restreint, c'est le noyau fidèle, le Reste, dont la foi n'a pas chancelé, malgré les années d'exil et de captivité, qui est chargé de ramener les autres dans la communauté des croyants.
Il y aura ensuite une deuxième manière d'être prophètes, une manière passive, si j'ose dire. Car, et c'est la deuxième annonce d'Isaïe dans ce texte, le retour des déportés au pays ne fait aucun doute. Parce que le Dieu fidèle ne peut pas abandonner son peuple, donc il le sauvera inévitablement tôt ou tard. Et, à ce moment-là, les autres nations seront témoins de cette œuvre de salut de Dieu et donc elles sauront que Dieu est sauveur, elles mettront leur confiance en lui. Et, ainsi, elles seront sauvées à leur tour.
C'est le sens de la phrase « Tu es mon serviteur, Israël, en toi je me glorifierai » : on pourrait traduire : « En toi, mon serviteur, je serai manifesté, reconnu, révélé ». C'est-à-dire ma présence sera manifestée à travers toi. C'est en ce sens-là qu'Israël aura été prophète du salut de Dieu.
Ce souci du salut de toutes les nations est dit très fortement dans ce texte, comme une sorte de parallèle (on dit une inclusion) au début et à la fin. Pour commencer, le prophète s'adresse à elles dès les premiers mots : « Écoutez-moi, îles lointaines ! Peuples éloignés, soyez attentifs ! » Et, à la fin de ce passage, il insiste en précisant au peuple sa vocation : « C'est trop peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et ramener les rescapés d'Israël : je vais faire de toi la lumière des nations, pour que mon salut parvienne jusqu'aux extrémités de la terre. »
Car, Isaïe le sait, le projet de Dieu est un projet de salut, de bonheur, et il concerne l'humanité tout entière « jusqu'aux extrémités de la terre ».
Dernière remarque : être lumière pour les nations, être l'instrument de Dieu « pour que son salut parvienne jusqu'aux extrémités de la terre », c'était exactement la vocation du Messie, telle qu'on l'entrevoyait depuis des siècles ; seulement ici, le Messie n'est pas présenté comme un roi ; il est présenté comme un serviteur, ce qui n'est pas la même chose ! Cela veut dire qu'avec Isaïe au temps de l'Exil à Babylone, au moment où justement, on n'a plus de roi, l'attente du Messie prend désormais un autre visage.