1 Voici mon serviteur que je soutiens, mon élu en qui mon âme se complaît. J'ai mis sur lui mon esprit, il présentera aux nations le droit.
2 Il ne crie pas, il n'élève pas le ton, il ne fait pas entendre sa voix dans la rue;
3 il ne brise pas le roseau froissé, il n'éteint pas la mèche qui faiblit, fidèlement, il présente le droit;
4 il ne faiblira ni ne cédera jusqu'à ce qu'il établisse le droit sur la terre, et les îles attendent son enseignement.
5 Ainsi parle Dieu, Yahvé, qui a créé les cieux et les a déployés, qui a affermi la terre et ce qu'elle produit, qui a donné le souffle au peuple qui l'habite, et l'esprit à ceux qui la parcourent.
6 " Moi, Yahvé, je t'ai appelé dans la justice, je t'ai saisi par la main, et je t'ai modelé, j'ai fait de toi l'alliance du peuple, la lumière des nations,
7 pour ouvrir les yeux des aveugles, pour extraire du cachot le prisonnier, et de la prison ceux qui habitent les ténèbres. "
Isaïe
La difficulté de ce texte vient de sa richesse ! Comme beaucoup de prédications des prophètes, celle-ci est très touffue : beaucoup de choses sont dites en quelques phrases. Je vais essayer de décomposer le texte.
Pour commencer, visiblement, il comprend deux parties : c'est Dieu qui parle d'un bout à l'autre, mais, dans la première partie, il parle de celui qu'il appelle « son serviteur » (« Voici mon serviteur que je soutiens... »), tandis que, dans la seconde, il parle directement à son serviteur (« Moi, le Seigneur, je t'ai appelé selon la justice, je t'ai pris par la main... »).
Je m'attache d'abord à la première partie : première remarque, je devrais dire premier étonnement : le mot « jugement » revient trois fois. « Mon serviteur fera paraître le jugement que j'ai prononcé... il fera paraître le jugement en toute fidélité... Il ne faiblira pas, il ne sera pas écrasé, jusqu'à ce qu'il impose mon jugement... » Or c'est peut-être là que nous allons avoir des surprises, car ce jugement, curieusement, ne ressemble pas à un verdict ; pourtant, spontanément, pour nous, le mot « jugement » est souvent évocateur de condamnation, surtout quand il s'agit du jugement de Dieu. Mais ici, il n'est pas question de condamnation, il n'est question que de douceur et de respect pour tout ce qui est fragile, « le roseau froissé », « la mèche qui faiblit » : « Il ne criera pas, il ne haussera pas le ton, on n'entendra pas sa voix sur la place publique. Il n'écrasera pas le roseau froissé ; il n'éteindra pas la mèche qui faiblit ».
Autre caractéristique de ce jugement, il concerne toute l'humanité : tout le développement sur le jugement est encadré par deux affirmations concernant les nations, c'est-à-dire l'humanité tout entière ; voici la première : « Devant les nations, il fera paraître le jugement que j'ai prononcé » et la deuxième : « Lui ne faiblira pas, lui ne sera pas écrasé, jusqu'à ce que les îles lointaines aspirent à recevoir ses instructions. »
On ne peut pas mieux dire que la volonté de Dieu est une volonté de salut, de libération, et qu'elle concerne toute l'humanité. Il attend avec impatience « que les îles lointaines aspirent à recevoir ses instructions », c'est-à-dire son salut.
Tout cela veut dire qu'à l'époque où ce texte a été écrit, on avait compris deux choses : premièrement, que le jugement de Dieu n'est pas un verdict de condamnation mais une parole de salut, de libération. (Dieu est ce « juge dont nous n'avons rien à craindre » comme le dit la liturgie des funérailles). Deuxièmement, que la volonté de salut de Dieu concerne toute l'humanité. Enfin, dernier point très important, dans le cadre de cette mission, le serviteur est assuré du soutien de Dieu : « Voici mon serviteur que je soutiens... J'ai fait reposer sur lui mon esprit ».
La deuxième partie du texte reprend ces mêmes thèmes : c'est Dieu lui-même qui explique à son serviteur la mission qu'il lui confie : « Tu ouvriras les yeux des aveugles, tu feras sortir les captifs de leur prison, et de leur cachot, ceux qui habitent les ténèbres. » Ici, non seulement il n'est pas question de condamnation, mais le jugement est un véritable « non-lieu » ou même plus exactement une levée d'écrou ! L'image est forte : vous avez entendu le lien entre le mot « cachot » et le mot « ténèbres ». Je m'explique : les cellules des prisons de l'époque étaient dépourvues de fenêtres ; sortir de prison, c'était retrouver la lumière du jour, au point d'en être ébloui après un long temps passé dans l'obscurité.
Le caractère universel de la mission du serviteur est également bien précisé. Dieu lui dit : « J'ai fait de toi la lumière des nations ». Enfin, le soutien de Dieu est également rappelé : « Moi, le Seigneur, je t'ai appelé... je t'ai pris par la main ».
Evidemment, une question se pose tout de suite : de qui parle Isaïe ? Une telle description d'un serviteur de Dieu, investi d'une mission de salut pour son peuple et pour toute l'humanité, et sur qui repose l'esprit de Dieu, c'était exactement la définition du Messie qu'on attendait en Israël. C'est lui qui devait instaurer le règne de Dieu sur la terre et apporter à tous le bonheur et la liberté. Mais Isaïe ne nous précise pas son identité. Qui est ce serviteur, investi d'une telle mission ? Nous trouverons la réponse en allant consulter la traduction que les Juifs eux-mêmes ont faite de ce passage quelques siècles plus tard, vers 250 av.J.C. lorsqu'ils ont traduit la Bible hébreue en grec, (cette traduction que nous appelons la Septante). Voici le début de notre texte dans la Septante : « Ainsi parle le Seigneur : Voici mon serviteur, Jacob, que je soutiens, mon élu, Israël, en qui j'ai mis toute ma joie ».
Alors on comprend mieux l'intention du prophète lorsqu'il adressait cette prédication à ses contemporains : l'auteur (qu'on appelle le Deuxième Isaïe) a vécu et prêché au temps de l'Exil à Babylone donc au sixième siècle av.J.C. C'était une période particulièrement dramatique et le peuple d'Israël croyait être condamné à disparaître et n'avoir plus aucun rôle à jouer dans l'histoire. Alors le prophète Isaïe a consacré toutes ses forces à redonner courage à ses compatriotes, à tel point qu'on appelle son oeuvre « le livre de la consolation d'Israël ». Or, une bonne manière de remonter le moral des troupes consistait à leur dire : tenez bon, Dieu compte encore sur vous, le petit noyau que vous formez est appelé à être son serviteur privilégié dans son oeuvre de salut du monde.
Déjà, le prophète Michée, au huitième siècle, avait eu l'intuition que le Messie ne serait pas un individu, mais un être collectif ; désormais, avec cette prédication d'Isaïe, l'idée d'un Messie collectif s'affirme de plus en plus.
Compléments
La lecture liturgique ajoute la première phrase : « Ainsi parle le Seigneur » probablement pour compenser la suppression du verset 5 au milieu du texte.
Voici le verset 5 : « Ainsi parle Dieu, le Seigneur, qui crée les cieux et les déploie : il dispose la terre avec sa végétation, il donne la vie au peuple qui l'habite, et le souffle à ceux qui la parcourent. » La deuxième partie du livre d'Isaïe (celle qu'on appelle « le livret de la consolation d'Israël) est riche d'évocations superbes de la Création : c'est dans les périodes les plus difficiles que l'on développe ce thème de la puissance créatrice de Dieu et de son amour pour ses créatures : c'est le meilleur argument pour garder l'espoir. Sa puissance créatrice et sa fidélité sont le meilleur gage de notre libération.