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Romains
Romains 5,1-8 constitue un tournant majeur dans l'argumentation de l'épître. Après avoir démontré l'universalité du péché (Rm 1-3) et la justification par la foi à l'exemple d'Abraham (Rm 4), Paul expose maintenant les fruits de cette justification. Le passage s'ouvre sur une affirmation solennelle : « Nous qui sommes devenus justes par la foi (dikaiōthentes oun ek pisteōs) ». Le participe aoriste passif indique une action accomplie, un état acquis ; le « donc » (oun) marque la conséquence logique de tout le développement précédent. La justification n'est pas un processus en cours mais un verdict déjà prononcé qui transforme radicalement la situation du croyant devant Dieu.
Le vocabulaire de la paix (eirēnē) ne désigne pas un sentiment subjectif mais une réalité objective : la fin de l'état de guerre entre Dieu et l'humanité pécheresse. Paul puise ici dans l'hébreu shālôm, qui implique plénitude, réconciliation, relation restaurée. Cette paix « avec Dieu » (pros ton theon) — la préposition indique un mouvement vers, une relation — contraste avec l'état antérieur d'inimitié que Paul décrira au chapitre 8. L'accès (prosagōgē) à la grâce évoque le vocabulaire cultuel : l'introduction dans la présence royale ou divine, réservée autrefois au grand-prêtre. Par le Christ, tout croyant entre dans le Saint des Saints.
La structure trinitaire du passage mérite attention : nous sommes en paix avec Dieu (le Père), par notre Seigneur Jésus Christ (le Fils), et l'amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint. Cette articulation, encore implicite chez Paul, pose les fondements de la réflexion trinitaire ultérieure. L'Esprit Saint est présenté comme celui qui « répand » (ekkechutai, parfait passif) l'amour divin — le parfait indique une action passée aux effets permanents. Le cœur du croyant devient le réceptacle d'une présence active, transformante.
Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur l'Épître aux Romains (IX), s'arrête longuement sur le paradoxe central du texte : le Christ est mort non pour des justes mais pour des « impies » (asebes) et des « pécheurs » (hamartōloi). Chrysostome souligne l'audace rhétorique de Paul qui compare la mort du Christ au sacrifice éventuel qu'un homme ferait pour un « homme de bien » (agathos), pour conclure que le Christ dépasse infiniment cette logique humaine. La preuve (systēsin, qui signifie aussi « recommandation » ou « démonstration ») de l'amour de Dieu réside précisément dans ce dépassement : aimer l'ennemi, mourir pour l'impie.
Augustin, dans De Trinitate (XV) et dans ses commentaires sur les Psaumes, revient constamment sur ce passage pour fonder sa théologie de la grâce. L'expression « alors que nous n'étions encore capables de rien » (asthenes — faibles, sans force) établit pour lui la totale gratuité du salut : rien en l'homme ne pouvait attirer ou mériter l'amour divin. Augustin en tire les conséquences pour la controverse pélagienne : si le Christ est mort pour nous « au temps fixé » (kata kairon), c'est que l'initiative appartient entièrement à Dieu. La grâce précède, suscite, accompagne et achève toute réponse humaine. Cette lecture influencera décisivement la théologie occidentale.
L'intertextualité avec les autres lectures du jour est particulièrement riche. Là où Exode 17 montrait Israël mettant Dieu à l'épreuve dans sa faiblesse, Romains 5 retourne la perspective : c'est Dieu qui, connaissant notre faiblesse (asthenēs), prend l'initiative de nous sauver. L'eau jaillie du rocher pour un peuple rebelle préfigure le sang versé pour des pécheurs. De même, le dialogue avec la Samaritaine — une femme en situation irrégulière, marginale, « impie » aux yeux d'un Juif pieux — illustre concrètement cette logique paulinienne : Jésus n'attend pas la conversion pour offrir l'eau vive. Le don précède la transformation.
La portée théologique du texte pour le Carême est considérable. Paul ne présente pas la vie chrétienne comme un effort pour obtenir l'amour de Dieu, mais comme la réponse à un amour déjà donné, « répandu dans nos cœurs ». L'espérance (elpis) qui « ne déçoit pas » (ou kataischunei — littéralement : ne fait pas honte, ne couvre pas de confusion) se fonde sur cette certitude : nous ne courons pas vers un Dieu qu'il faudrait convaincre, mais nous marchons portés par un amour qui nous a déjà rejoints « alors que nous étions encore pécheurs ». Cette assurance n'engendre pas la passivité mais libère pour la conversion — comme la Samaritaine qui, ayant reçu la révélation, court annoncer le Christ à ses concitoyens.