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Évangile selon · 21 chapitres

Jean

L'évangile johannique se distingue par son style méditatif, ses grands « Je suis » et son rythme de signes. Lis-le verset à verset, avec les commentaires en regard.

Jn 9, 1-41
AELF · Bible liturgique

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Jn 9, 1-41
Commentaire

Le récit de l'aveugle-né (Jean 9) constitue l'un des sept « signes » (sēmeia) structurant l'évangile johannique, et il est traditionnellement lu le quatrième dimanche de Carême dans le cadre de la préparation baptismale des catéchumènes. Le contexte narratif est celui de la fête des Tentes (Sukkot), durant laquelle on célébrait les rites de l'eau et de la lumière : Jésus vient de proclamer « Je suis la lumière du monde » (8,12). Le chapitre 9 illustre dramatiquement cette affirmation. La structure est remarquable : sept scènes alternent, formant un chiasme où la guérison physique initiale aboutit à la confession de foi finale, tandis que les pharisiens s'enfoncent progressivement dans l'aveuglement spirituel.

La question des disciples — « Qui a péché, lui ou ses parents ? » — reflète une théologie rétributive courante dans le judaïsme du Second Temple : le malheur physique est conséquence du péché. Cette conception s'appuyait sur des textes comme Exode 20,5 (la faute des pères visitée sur les enfants) ou certaines lectures des amis de Job. La réponse de Jésus ne nie pas tout lien entre péché et souffrance, mais refuse le mécanisme de causalité automatique : cet homme n'est pas aveugle parce que quelqu'un a péché, mais pour que (hina) les œuvres de Dieu se manifestent. Ce déplacement de la causalité vers la finalité ouvre un espace théologique nouveau : la souffrance peut devenir lieu de révélation divine.

Le geste de Jésus — cracher à terre, faire de la boue, l'appliquer sur les yeux — évoque délibérément le récit de la création : Dieu façonne Adam avec la glaise du sol (adamah). Plusieurs Pères ont vu dans ce geste une nouvelle création. Saint Irénée de Lyon, dans Contre les hérésies (V,15,2), écrit : « Le même Verbe qui au commencement a façonné l'homme refaçonne maintenant les yeux de l'aveugle ; il montre ainsi que les mains qui ont modelé Adam sont celles-là mêmes qui maintenant opèrent la guérison. » Le Christ n'est pas seulement thaumaturge ; il est le Logos créateur qui achève son œuvre. L'envoi à Siloé (Shiloaḥ, « Envoyé ») est lourdement symbolique : Jean lui-même donne la traduction, signalant l'importance du détail. L'aveugle doit aller vers l'Envoyé ; c'est dans la rencontre avec l'Envoyé du Père que s'opère l'illumination.

L'interrogatoire par les pharisiens se déroule en plusieurs phases, avec une ironie croissante. L'homme progresse dans sa confession : d'abord « l'homme qu'on appelle Jésus », puis « c'est un prophète », enfin « je crois, Seigneur » avec prosternation (prosekynēsen), terme technique de l'adoration. Inversement, les pharisiens s'enferment : ils « savent » que Jésus est pécheur, ils « savent » que Dieu a parlé à Moïse, mais ils « ne savent pas » d'où vient Jésus. Leur savoir devient instrument d'aveuglement. Saint Augustin, dans son Traité sur Jean (44), commente avec sa finesse habituelle : « L'aveugle est guéri et les voyants sont aveuglés ; ceux qui voient deviennent aveugles par orgueil, et celui qui ne voit pas est illuminé par la foi. » La progression johannique inverse volontairement les catégories : le mendiant aveugle voit, les maîtres d'Israël sont aveugles.

Le débat sur le sabbat révèle le cœur du conflit : « Cet homme n'est pas de Dieu, puisqu'il n'observe pas le sabbat. » L'argument est logique dans une certaine lecture de la Torah. Mais d'autres pharisiens objectent : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir de tels signes ? » La division (schisma) au sein du groupe montre que le jugement n'est pas unanime. Le récit johannique ne caricature pas : il présente des positions diverses, un débat réel. Ce qui condamne certains pharisiens n'est pas leur questionnement initial (légitime) mais leur fermeture finale : ils refusent de se laisser interroger par le signe, préférant leurs catégories préétablies. L'exclamation « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » révèle leur enfermement : l'argument ad hominem remplace l'argumentation.

La scène finale entre Jésus et l'ancien aveugle atteint le sommet théologique du récit. La question « Crois-tu au Fils de l'homme ? » introduit ce titre christologique majeur, chargé des résonances de Daniel 7. La réponse « Et qui est-il, Seigneur ? » montre que la foi cherche son objet : l'aveugle a confiance (pisteuō) avant de savoir pleinement en qui. La révélation « Tu le vois, et c'est lui qui te parle » accomplit le signe : celui qui était aveugle voit maintenant le Fils de l'homme, et cette vision est salvifique. Saint Cyrille d'Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean, note que le verbe « voir » (horaō) prend ici un sens plénier : « Ce n'est plus seulement la lumière du soleil qu'il voit, mais la Lumière véritable qui illumine tout homme. »

La conclusion paradoxale — « que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles » — récapitule le sens du signe. Le jugement (krima) qu'apporte Jésus n'est pas condamnation arbitraire mais révélation de ce que chacun est. La lumière ne crée pas les ténèbres ; elle les manifeste. Ceux qui reconnaissent leur aveuglement (les pécheurs, les petits, les catéchumènes) reçoivent la vue ; ceux qui prétendent voir (les savants enfermés dans leur savoir) demeurent dans les ténèbres. La dernière parole — « du moment que vous dites 'Nous voyons !', votre péché demeure » — énonce la condition du salut : reconnaître son besoin, accepter d'être illuminé. Ce texte fonde théologiquement la démarche catéchuménale quadragésimale : le Carême est temps de reconnaissance de son aveuglement pour accueillir l'illumination pascale.