4 Quand on secoue le tamis, il reste les déchets ;
de même, les petits côtés d'un homme
apparaissent dans ses propos.
5 Le four éprouve les vases du potier ;
on juge l'homme en le faisant parler.
6 C'est le fruit qui manifeste la qualité de l'arbre ;
ainsi la parole fait connaître les sentiments.
7 Ne fais pas l'éloge de quelqu'un avant qu'il ait parlé,
c'est alors qu’on pourra le juger.
Siracide (Ben Sira)
Ben Sira, Maître De Sagesse Et Donc De Religion
Voilà un livre de la Bible qui porte trois noms ! Ben Sira le Sage, Siracide, l’Ecclésiastique ! Cela nous dit déjà pas mal de choses sur lui ! Siracide ou Ben Sira, ce sont deux noms très proches, liés tous les deux à son nom de famille. « Ben » veut dire « fils de » : l’auteur est donc fils de Sira. Il signe à la fin du livre sous le nom de « Jésus, fils de Sira », ce qui est une indication supplémentaire car Jésus est un prénom typiquement juif ; notre auteur est effectivement un Juif de Jérusalem qui écrit en hébreu ; « le Sage », enfin, nous dit qu’il s’agit non pas d’un livre d’histoire, ni d’un livre prophétique, mais de ce qu’on appelle un livre de Sagesse. Quant à son troisième nom, l’Ecclésiastique, il vient de ce que l’Église des premiers siècles faisait lire ce livre aux nouveaux baptisés pour compléter leur instruction morale.
Ce livre a d’abord été écrit par Ben Sira à Jérusalem, en hébreu, vers 180 av. J.-C. puis traduit en grec cinquante ans plus tard (donc vers 130) par son petit-fils à Alexandrie (en Égypte). On ne sait pas pour quelle raison, l’original hébreu a été perdu très vite et a cessé de circuler en Israël. Il n’a été retrouvé qu’à la fin du 19e siècle ! C’est pour cette raison que, dans la Bible, il a une place à part, il fait partie des livres qu’on appelle « deutérocanoniques ».
Je m’explique : quand, à la fin du premier siècle de notre ère, les docteurs juifs fixèrent définitivement la liste officielle des écrits juifs qui devaient être considérés comme faisant partie de la Bible, on ne prit évidemment pas en considération TOUS les livres qui circulaient en Israël ! Pour certains livres, le doute n’était pas possible : ils étaient considérés unanimement et depuis trop longtemps comme Parole de Dieu ; le livre de la Genèse par exemple ou celui de l’Exode. Mais pour certains livres récents, la question se posait. Le Siracide fait partie de ces livres discutés. Il a finalement été refusé pour une raison bien simple : n’étaient admis à figurer dans la liste officielle (ce qu’on appelle le « canon ») des livres de la Bible que des livres écrits en hébreu sur la terre d’Israël. Or, à l’époque de la fixation de cette liste, à la fin du premier siècle de notre ère, le livre de Ben Sira était connu, certes, on le citait volontiers, mais, puisque l’original hébreu était perdu, rien ne prouvait qu’il avait été écrit en Israël. En revanche, la traduction en grec circulait à Alexandrie.
Très logiquement, il n’a pas été accepté pour les communautés juives d’Israël. En revanche, dans les communautés juives résidant à l’étranger, à commencer par Alexandrie, il était déjà reconnu comme faisant partie de la Bible, par conséquent, il a continué à y avoir sa place. Quant à l’Église chrétienne, elle en a hérité par les communautés de langue grecque. Voilà donc un livre qui a eu un parcours plutôt mouvementé.
L’auteur, Ben Sira a probablement ouvert une école de sagesse à Jérusalem : c’est ce que la fin du livre laisse entendre ; on aurait alors ici une trace des cours que suivait un jeune étudiant juif, apprenti philosophe, à Jérusalem vers 180 av. J.-C. !
Au Service De La Transmission De La Foi
À cette époque-là, Jérusalem est sous domination grecque, mais c’est une occupation relativement libérale et pacifique. (La persécution commencera un peu plus tard, sous Antiochus Épiphane, vers 165.) Il n’empêche que si le pouvoir en place est libéral et respecte les coutumes et la religion juives, le contact entre ces deux civilisations, grecque et juive, met en péril la pureté de la foi juive.
Le libéralisme ambiant n’a pas que des avantages : on risque de tout mélanger. Notre époque moderne en donne un peu une idée : nous aussi vivons dans une ambiance de tolérance qui nous conduit à une sorte d’indifférentisme religieux : comme le disait René Rémond, tout se passe comme s’il y avait un libre service des idées et des valeurs et nous faisons chacun le choix qui nous convient dans ce supermarché. Un des objectifs de Ben Sira est donc de transmettre la foi dans son intégrité et en particulier l’amour de la LOI : à ses yeux, c’est dans la LOI d’Israël que réside la véritable Sagesse. Israël doit garder son identité et sa foi, l’enseignement des Pères dans la foi et la pureté des mœurs : voilà aux yeux du Siracide les conditions de la survie du peuple élu.
Sur le plan du style, en dehors d’un long panorama historique, pour forger la mémoire de ses élèves, son livre se présente le plus souvent comme un recueil de maximes ou de proverbes, souvent très beaux, pas toujours très compréhensibles pour nous parce qu’ils reflètent des images, des expressions, des tournures d’une autre culture que la nôtre. Nous sommes parfois dépaysés. Dans le passage d’aujourd’hui, c’est un peu ce qui nous arrive : en quelques lignes, Ben Sira emploie trois images qui étaient habituelles à l’époque et leur rapprochement n’étonnait personne ; pour nous, c’est moins évident ! Mais ce sont des images familières dans l’Ancien et le Nouveau Testaments : l’image du tri entre l’or véritable et ce qui n’est que scories, déchets... l’image du potier, tellement célèbre qu’elle est appliquée à Dieu lui-même, créant le monde... l’image de l’arbre que nous rencontrons d’innombrables fois, y compris dans le psaume de ce dimanche.
Dans les trois cas, Ben Sira médite sur l’homme qui parle : quand la poussière d’or traverse le tamis, les scories sont impitoyablement rendues visibles ; quand le vase passe par la chaleur du four, on voit tout de suite si le potier a bien travaillé ; quand le fruit se forme, on voit tout de suite si l’arbre est en bonne santé. De même, nous dit Ben Sira, le véritable fond de cœur se traduit dans nos paroles : un cœur bon dira des paroles de bonté ; ou, pour reprendre l’image du tamis et de la poussière d’or, il nous suggère qu’un cœur d’or dira des paroles d’or. Voilà donc un critère infaillible de jugement pour soi-même et pour les autres : écoutons-nous un peu parler, nos paroles sont le miroir de notre cœur.
Deux cents ans plus tard, Jésus dispensera le même enseignement à ses apôtres ; c’est saint Luc qui nous le rapporte dans l’évangile de ce même dimanche : « L’homme bon tire le bien du trésor de son cœur qui est bon... car ce que dit la bouche, c’est ce qui déborde du cœur. »