1 Jonas en eut un grand dépit, et il se fâcha.
2 Il fit une prière à Yahvé : " Ah! Yahvé, dit-il, n'est-ce point là ce que je disais lorsque j'étais encore dans mon pays ? C'est pourquoi je m'étais d'abord enfui à Tarsis; je savais en effet que tu es un Dieu de pitié et de tendresse, lent à la colère, riche en grâce et te repentant du mal.
3 Maintenant, Yahvé, prends donc ma vie, car mieux vaut pour moi mourir que vivre. "
4 Yahvé répondit : " As-tu raison de te fâcher ? "
5 Jonas sortit de la ville et s'assit à l'orient de la ville; il se fit là une hutte et s'assit dessous, à l'ombre, pour voir ce qui arriverait dans la ville.
6 Alors Yahvé Dieu fit qu'il y eut un ricin qui grandit au-dessus de Jonas, afin de donner de l'ombre à sa tête et de le délivrer ainsi de son mal. Jonas éprouva une grande joie à cause du ricin.
7 Mais, à la pointe de l'aube, le lendemain, Dieu fit qu'il y eut un ver qui piqua le ricin; celui-ci sécha.
8 Puis, quand le soleil se leva, Dieu fit qu'il y eut un vent d'est brûlant; le soleil darda ses rayons sur la tête de Jonas qui fut accablé. Il demanda la mort et dit : " Mieux vaut pour moi mourir que vivre. "
9 Dieu dit à Jonas : " As-tu raison de te fâcher pour ce ricin ? " Il répondit : " Oui, j'ai bien raison d'être fâché à mort. "
10 Yahvé repartit : " Toi, tu as de la peine pour ce ricin, qui ne t'a coûté aucun travail et que tu n'as pas fait grandir, qui a poussé en une nuit et en une nuit a péri.
11 Et moi, je ne serais pas en peine pour Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, ainsi qu'une foule d'animaux! "
DU LIVRE DE JONAS
Commentaire
1. Situation
Le 2ème Livre des Rois (2 Rois, 14, 23 - 27). nous parle d'un certain Jonas, fils d'Amittaï, qui avait annoncé une expansion nationale d'Israël, au temps du roi Jéroboam II (786 - 746), annonce qui s'était révélée exacte.
Le Livre de Jonas, écrit au 4ème siècle, nous raconte une histoire concernant ce prophète, histoire dont le but est de montrer les limites d'une recherche purement nationale ou nationaliste de Dieu pour Israël.
Envoyé par le Seigneur pour aller porter la Parole de Dieu aux habitants de la grande ville de Ninive, Jonas se dérobe d'abord en premant la fuite, puis après avoir été repris par le Seigneur et conduit sa mission avec succès en amenant les Ninivites à la repentance, il se rebelle contre Dieu, dont il n'accepte pas qu'il ait renoncé à sa colère pour manifester sa miséricorde.
L'auteur de ce Livre de Jonas semble s'inspirer d'autres textes de l'Ancien Testament. On peut ainsi comparer : Jonas, 3, 10 et Jérémie, 18, 8; Jonas, 4, 2 et Joël, 2, 13 - 14; Jonas, 4, 6 - 8 et 1 Rois, 19, 4 - 5 (le cycle d'Elie); Jonas, 3, 6 et Ezéchiel, 26, 16; Jonas, 1, 3 - 6 et Ezéchiel, 27, 25 - 29.
Ce Livre est postérieur au retour d'exil et au temps de la reconstruction du Temple, à l'époque d'Esdras. On peut le considérer contemporain d'une période où Juda s'éveille à une prise de conscience et à l'acceptation de la présence des étrangers, au 4ème siècle.
Ce Livre prophétique est différent de tous les autres parce que son message nous est présenté sous la forme d'un récit, et non pas comme une succession d'oracles, ou paroles venant du Seigneur Dieu.
En le lisant, nous découvrons un conte dont le message est l'ouverture d'Israël aux païens, dont il doit accepter qu'il font également partie du projet de Dieu révélé à Abraham, à qui il fut annoncé qu'en lui ont seraient bénies toues les nations de la terre (Genèse, 12, 1 - 5). Le peuple d'Israël ne doit donc pas résister à cet appel de Dieu en se refermant sur lui-même.
Dans ce Livre prophétique apparaît ainsi une critique du genre prophétique lui-même, qui risque de manquer d'accueil et de souplesse dans son discernement du message et de la volonté de Dieu, dont il pourrait cesser de remarquer la nouveauté et la dimension permanente de dépassement de nos horizons et de nos velléités humaines.
Les refus de Jonas fonctionnent à la façon d'un repoussoir, produisent toujours l'effet contraire, car, alors qu'il fuit, ou boude, les païens qu'il rencontre, ou auxquels il est spécifiquement envoyé, se convertissent dès qu'il se manifeste.
Dieu peut se servir d'instruments qui lui résistent pour annoncer, et effectuer, son salut, salut dont Dieu seul demeure l'initiateur et le réalisateur, dans sa toute-puissance et sa transcendance absolues, lui qui peut toujours nous surprendre dans sa dimension de dépassement infini.
2. Message
Jonas a de la constance dans son attitude de refus et de fuite, dont il donne maintenant l'explication en s'adressant au Seigneur.
Il ne peut admettre que la miséricorde de Dieu puisse aller jusqu'à inviter les pires ennemis d'Israël et de son Dieu qu'étaient les Ninivites à une démarche de conversion qui entraînerait le pardon du Seigneur.
Jonas prefère mourir que d'être témoin de ce qu'il considère comme un abus inacceptable de miséricorde. Il savait, certes, que Yahvé est riche en miséricorde et lent à colère, il appréhendait que Dieu aille trop loin en ce sens, et vient de constater que ses craintes étaient fondées. D'où son découragement, pour ne pas dire sa "dépression".
Une fois de plus le Seigneur met Jonas en cause et l'invite à réfléchir par une parabole "en acte", en agissant de nouveau en sa qualité de créateur, en faisant pousser, puis disparaître un ricin, qui commence par donner de l'ombre à Jonas et lui assurer du bien-être.
Si bien que lorsque Jonas se met en colère à cause de la disparition de ce ricin qu aurait pu le protéger du très chaud vent d'Est, le Seigneur lui fait comprendre qu'à plus forte raison il est tout-à-fait normal que lu-même prenne pitié des milliers d'êtres humains et d'êtres vivants qui peuplent Ninive.
Ainsi nous est livrée la "clé" de ce conte prophétique par cette double clarification des conceptions de Jonas et du projet de salut de Dieu visant toutes les nations.
3. Decouvertes
La conception de Jonas limitant le salut de Dieu à Israël n'a pas été "guérie" ni changée pour autant par cette conversion de Ninive.
Le prophète adresse donc des remontrances au Seigneur qui rappellent, entre autres, celles de Jérémie, 20, 7.
Jonas connnaissait la tradition du Sinaï, relatée au Livre de l'Exode, concernant la grande miséricorde de Dieu (Exode, 34, 6 - 7).
Comme Elie en 1 Rois, 19, 4, Jonas demande à mourir, mais ses raisons sont bien moins nobles que celles d'Elie.
Dien n'en continue pas moins d'inviter Jonas à changer d'attitude, et il se manifeste à nouveau comme le Créateur de l'univers en faisant apparaître un ricin et un ver, pour donner une nouvelle leçon à son prophète, comme il l'avait déjà fait auparavant en soulevant la mer en tempête.
Cette leçon a pour objet de faire découvrir à Jonas qu'il a plus souci de son bien-être que du souci qu'à Dieu de sauver une immense cité et tous les vivants qui s'y trouvent, souci majeur du Seigneur Dieu dont il appartient à ses prophètes d'être témoins. Jonas sera-t-il capable d'entrer dans cette perspective de la mission ?
4. Prolongement
Jonas doit apprendre, comme devront le faire les disciples de Jésus, que le Seigneur est le berger de toutes ses brebis (Psaume 23). Jésus dira, de son côté, qu'il a d'autres brebis qui se trouvent dans d'autres bercails (Jean, 10, 16).
Au verset 11 le péché des Ninivites est présenté comme un péché de l'ignorance. Ignorance des pécheurs dont il est également fait mention dans le Nouveau Testament, à propos des bourreaux de Jésus et de l'attitude de Paul avant sa conversion (Luc, 23, 34 et 1 Timothée, 1, 13).
Le rôle du prophète est de transmettre le message de Dieu partout où il est envoyé. Ce qui s'ensuivra reste de la responsabilité du seul Seigneur. Il en va de même de la prédication de l'Evangile : si nous semons ou plantons, c'est Dieu qui assure la croissance (1 Corinthiens, 3, 5 - 9), et nous ne sommes que des serviteurs quelconques (Luc, 17, 7 - 10).
En ce domaine du mystère de l'oeuvre de Dieu, Paul a pour nous le mot de la fin :
33 O abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles !
34 Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ?
35 Ou bien qui l'a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour ?
36 Car tout est de lui et par lui et pour lui. A lui soit la gloire éternellement ! Amen.
Ce en quoi il fait écho aux grands textes du 2ème Livre d'Isaïe :
13 Qui a dirigé l'esprit de Yahvé, et, homme de conseil, a su l'instruire ?
14 Qui a-t-il consulté qui lui fasse comprendre, qui l'instruise dans les sentiers du jugement, qui lui enseigne la connaissance et lui fasse connaître la voie de l'intelligence ?
Prière
*Seigneur Jésus, la connaissance que tu nous as transmise du mystère de Dieu qui nous crée et nous sauve selon son dessein d'amour gratuit, en nous considérant comme tes "amis" auxquels tu partages les secrets du Père, qui nous sont révélés si nous devenons vraiment des "tout petits" en te suivant avec un coeur de pauvres, cette connaissance ne doit jamais nous faire oublier l'au-delà infini de Dieu, que nous ne devons pas chercher à maîtriser ou à cadrer dans nos logiques humaines au service de notre sécurité : apprends-moi cet émerveillement qui me rend possible d'accueillir toujours la Parole et l'action mystérieuse de Dieu dans leur éternelle et incessante nouveauté, à demeurer disponible pour me quitter, avec mes certitudes religieuses les plus engagées, pour obéir simplement, et sans plus, à la volonté actuelle de Dieu qui, par toi, me cherche, me trouve, se communique à moi, et me demande de me laisser transformer par lui. AMEN.
08.10.2003.*